12 décembre 2010: À propos de  "Sévère" de Régis Jauffret

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Sévère

 

"Je l'ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maîtresse. Je lui ai offert la combinaison en latex qu'il portait le jour de sa mort. Je lui ai servi de secrétaire sexuelle. Il m'a initiée au maniement des armes. Il m'a fait cadeau d'un revolver. Je lui ai extorqué un million de dollars. Il me l'a repris. Je l'ai abattu d'une balle entre les deux yeux."

Dernier livre de l'auteur de Clémence Picot, Sévère est paru en mars 2010. Il commence par un aveu, par la scène du crime, comme dans certains romans policiers.
Le roman est centré sur la relation sado-masochiste d'un homme et d'une femme. Lui est un homme d'affaires richissime, collectionneur d'armes qu'il entasse par milliers dans la cave d'un de ses châteaux, grand chasseur, prédateur à qui tout semble permis : il met le salaire des prostituées qu'il utilise sur les frais généraux de son entreprise; son psychanalyste attitré apparait dans ses livres de comptes comme conseiller rattaché à la formation permanente; un journaliste, qui l'avait menacé de révéler ses penchants homosexuels, est engagé comme conseiller en communication; arrêté par la gendarmerie, parce qu'il roulait à 256 kilomètres à l'heure, il repart aussitôt suite à un appel téléphonique à un personnage haut placé, le même qui lui a donné une autorisation de port d'arme lui permettant de passer en toute tranquillité les contrôles des  aéroports ... Elle,  vient d'une famille où l'argent manquait: "Je ne conseille à personne d'avoir un jour mon enfance. Même une meurtrière ne le mérite pas. Mon père avait un sexe, je le voyais souvent." C'est elle qui raconte, dans l'avion dans lequel elle s'enfuit, après le meurtre, vers l'Australie.

"Dès qu'apparaît une femme dans l'écriture à la première personne, alors apparaît de la fiction, puisque je ne suis pas une femme au départ", confiait Régis Jauffret au Matricule des anges (n°79), à l'occasion de la sortie de  Microfictions en 2007. Et pour ceux qui auraient des doutes sur l'aspect fictionnel de Sévère, il écrit en préambule : " Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c'est moi qui l'ai inventée. Si certains s'y reconnaissaient qu'ils se fassent couler un bain.(...) Ils seraient fous ceux qui se croiraient emprisonnés dans un livre."
Ce caractère de fiction est renforcé par le total anonymat de tous les personnages, principaux comme secondaires. Qui se souvient aujourd'hui des noms des protagonistes du fait divers jugé par les assises de l'Isère en 1827, et qui a inspiré à Stendhal son  roman "Le Rouge et le Noir", publié en 1830 ? Aucun nom dans le livre de Régis Jauffret ne permet d'établir un lien vers un fait divers ayant existé, susceptible d'être à l'origine de l'oeuvre littéraire. Pour découvrir un lien éventuel, il faudrait une clef, une information  externe au roman, donnée par un chroniqueur judiciaire, un journaliste...
Paradoxalement, c'est ce que vient de faire la famille d'un homme d'affaires,  mort en 2005,  en demandant, pour "atteinte à la vie privée", le retrait du roman de tous les points de vente, l'interdiction de réédition et de cession de droits pour la télévision et le cinéma (Le Point, 11-12-2010).
"Quels sont les droits de la fiction par rapport à la réalité ? L'ambiguïté littéraire a-t-elle un statut juridique ?"  questionne Le Monde (25-11-2010) qui signale que, selon une décision de la Cour de cassation de 2003, "le respect de la vie privée s'impose avec davantage de force à l'auteur d'une oeuvre romanesque qu'à un journaliste remplissant sa mission d'information." Le journal rappelle le cas de "Le roman vrai du docteur Godard", feuilleton romanesque que Françoise Chandernagor avait écrit pour Le Figaro en juillet 2000. Suite à une plainte de l'épouse du docteur, et à la condamnation du Figaro pour "atteinte à l'intimité de la vie privée",  les trois derniers épisodes avaient été censurés. Dans L’Enfant d’octobre (Grasset, 2006), fiction sur l’affaire Grégory, Philippe Besson, qui faisait parler Christine Villemin, avait été condamné "à plus de 80.000 euros de dommages et intérêts pour diffamation et atteinte à la vie privée". À cette occasion, la cour d’appel affirmait, dans son arrêt du 18 décembre 2008 : "Le caractère pour partie romanesque d’un écrit ne saurait permettre à l’auteur d’utiliser au gré de son inspiration, sauf l’accord des protagonistes, des éléments ressortant de leur vie privée." (Libération, 22-11-2010). Mais ici, nous nous retrouvons face à un autre cas.
Comme le rappelle Le Monde,  tous les détails scabreux sur la vie privée du financier ont été portés à la connaissance du public, lors du procès de sa meurtrière, qui a été condamnée à huit ans et demi de prison. Elle vient d'être libérée et, pour l'instant, n'a pas porté plainte pour "atteinte à la vie privée".
Par ailleurs, l'histoire du crime a déjà fait l'objet de deux livres d'enquête publiés avant le procès (Le fils du serpent de Airy Routier, Albin Michel, 2005; Mort d'un banquier de Valérie Duby et Alain Jourdhan, Privé, 2006), d'un livre de documents sur le procès qualifié de "sous contrôle" (toujours de Valérie Duby et Alain Jourdhan, Slatkine, 2009). Elle a déjà inspiré trois autres romans (Latex  de Laurent Schweizer, Seuil, 2009;  Tigres de Gabriel Janet Manila, Actes Sud, 2008; Le trésor de Saddam de Gérard de Villiers, 2006),  un feuilleton en ligne sur Biblio Obs  (Comme une Sterne en plein vol de Julien Hommage),  une pièce de théâtre  (Affaires privées de Dominique Ziegler, Bernard campiche, 2009). Elle a servi  de starter à Olivier Assayas pour son film, Boarding Gate (2006).

Le procès contre "Sévère", livre de Régis Jauffret, devrait se tenir en 2011 devant la 17ème chambre du tribunal de grande instance de Paris.

 

Latex-Tigres-Le trésor de Saddam

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