13 mars 2010: Lire “Drame à Toulon - Henri Martin” (2ème partie)

Publié le


Drame à Toulon - 2

La pièce de Claude Martin et Henri Delmas est écrite à chaud, suite au procès de Toulon, durant l’hiver 1950. Sa fin sera réactualisée après le procès de Brest. Elle est créée le 20 juin 1951 à Paris, dans la salle de la Grange-aux-Belles. Forme de théâtre documentaire, Drame à Toulon suit précisément la biographie d'Henri Martin. Pièce à conviction, elle fait le procès du procès, espérant influer sur son cours. Le début et la fin des scènes sont souvent ponctués de chansons, comme Au devant de la vie de Jeanne Perret, Gloire au 17ème, Adieu cher camarade (chanson traditionnelle de gaillard avant). Pour jouer les cinquante personnages, vingt acteurs sont nécessaires. Les deux auteurs font appel à de jeunes comédiens comme Jean-Jacques Aslanian, André Charpack, Jean Coste, Charles Denner, Raymond Gerbal, Jean Gruault, Henri Jouff, René-Louis Lafforgue, Jacques Lalande, Jeanne Le Gall, Annick Martin, Michel Puterflam,  Claude et Yvonne Olivier, Martin Trévières, José Valverde. Ils  seront parfois remplacés par René-Jean Chauffard, César Gattegno, Jacques Mignot, Paul Préboist, Edmond Tamiz, Antoine Vitez. Le dispositif scénique choisi, théâtre de tréteaux, léger et autonome, va permettre aux Pavés de Paris de jouer en salle comme en plein air. Une tournée dans toute la France est organisée et financée par le "Comité de défense Henri Martin" en liaison avec le Secours populaire. Parmi les  dirigeants du Comité de défense, on peut remarquer  la résistante Lucie Aubrac, le sénateur des Bouches-du-Rhône Léon David, et le député de Paris André Marty, n°3 du Parti communiste, condamné à 20 ans de prison pour s’être mutiné à Odessa en 1919, président d’honneur des “Anciens de la mer Noire”.
Très vite, la pièce est victime de diverses attaques - affiches lacérées, salle refusée au dernier moment, interdite par le maire, cernée par la police, représentation interrompue par une coupure d’électricité... - et particulièrement, d’interdictions préfectorales, dans une quinzaine de départements (Pas-de-Calais, Seine-inférieure...). La troupe des Pavés de Paris fait face. À Aix-en-Provence, le préfet refuse le théâtre, la pièce est jouée dans les jardins du Petit-Roquefavour. À Brignoles, le maire interdit la pièce, elle est jouée dans la rue. Privés de salle, dans l’impossibilité de monter les tréteaux en plein air, les comédiens jouent uniquement avec leurs costumes et les accessoires. A Brest, ils jouent une fois dans le centre ville en ruine sur des gravats, et une autre fois sur un tertre proche de la prison de Pontaniou où Martin est enfermé.  Dans cette partie de cache-cache avec la police, rien n’arrête les comédiens. À Nantes, ils joueront sur un bac qui traverse la Loire,  à Montataire sur un immense tas de charbon. Un soir, la pièce est jouée par la moitié de la  troupe, 9 des 18 acteurs ayant été arrêtés.
De juin 1951 à septembre 1952, la troupe des Pavés de Paris va jouer plus de 300 fois, devant 150.000 à 200.000 spectateurs, soit une moyenne - incroyable - de 700 personnes par représentation. Dans le n°15 de Théâtre populaire (1955), Sartre confiera à Bernard Dort qu’en France, “c’est le seul exemple de théâtre populaire” qu’il connaisse: la pièce "posait un problème politique, elle parlait de ce dont parlaient les ouvriers, le Parti, et elle était jouée devant les ouvriers, là où ils travaillaient.”
Dans un tel contexte, comment expliquer l’arrêt des représentations, en septembre 1952, alors que la pièce connaît un immense succès populaire, qu'elle a fait découvrir le théâtre à des gens qui n’en avaient jamais vu? Henri Martin est toujours au bagne, et la campagne pour sa libération ne faiblit pas.  Hélène Parmelin prépare un livre (Matricule 2078) qui sortira en juin 1953. Sartre et l’équipe des Temps modernes travaillent à l’ouvrage collectif qui réunira sous le titre de "L’affaire Henri Martin” (Gallimard) des textes de Vercors, Prévert, Michel Leiris, Francis Jeanson... Raymond Vogel et René Vautier préparent un film qui sortira en 1953, "D’autres sont seuls au monde" : document rare, il donne à voir  l’ampleur du mouvement de soutien à H. Martin et montre des représentations de Drame à Toulon. Faut-il, comme l'avance l’historien Alain Ruscio, lier l'arrêt de la pièce à l’exclusion fin 1952 d’André Marty, ”le mutin de la mer Noire”, seul  dirigeant communiste nommé dans la pièce et à qui est consacrée une scène entière  ? 
Pièce méconnue, maillon entre les expériences du Groupe Octobre et le théâtre militant des années 1966-1981 étudié par Biet et Neveux, "Drame à Toulon - Henri Martin" est à revisiter. La pièce a été rééditée en 1998 par University of Exeter Press, avec une préface de Ted Freeman.

Tract Henri Martin St Brieuc
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article