17 mars 2011: Programmateurs hardis & programmateurs frileux

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R. Arditti - Sarkophonie

 

Le spectacle de Rafaële Arditti, "Sarkophonie, dissection dyslexique du discours réactionnaire", n'est jamais passé et, probablement, ne passera jamais sur une scène du réseau institutionnel subventionné (scène nationale, conventionnée ou autre). Créé en 2008, c'est l'un de ces spectacles n'ayant aucune reconnaissance officielle. Pourtant, un critique a écrit un article élogieux sur cette "clownesse magnifique", ravi de la voir "s'emparer d'un vrai discours prononcé par le blablateur en chef, en l'occurrence celui du Havre, le 29 mai 2007, et le défoncer à coups de langue et de dents, lui faire subir les derniers outrages d'une dyslexie galopante, le réduire en bouillie, le recracher tout tordu et rétrignolé, bref, le passer au karcher.(...) Et voilà qu'apparait la vraie nature de ce discours faussement moderne et vraiment réac, voilà mis à nu l'inanité des slogans, l'hystérie du personnage, le grotesque de cette logorrhée sous laquelle il cherche à nous noyer." (Jean-Luc Porquet, Le Canard enchaîné, 22-07-2009).
Écartée des circuits officiels, l'artiste persévérante poursuit son parcours, jouant son solo dans des librairies, des bars, ou une cour d'école comme ce fut le cas l'été dernier au festival off d'Aurillac: " souvent j'ai remarqué que des programmateurs venaient me parler après le spectacle, me féliciter, me dire qu'ils souhaitaient me programmer… et puis on passe les commissions mais bizarrement, ça bloque à la dernière. Beaucoup s'autocensurent." (Rue 89, 15-03-2011)
Ce n'est pas le cas de l'association grenobloise Festiv'Arts. Celle-ci avait décidé de la programmer, avec d'autres artistes (graffeurs, slameurs, conteurs), dans la rue, dans la zone piétonne du centre-ville, le 16 mars 2011, lors de la Semaine de la langue française (13-20 mars).
Sollicitée en décembre, la Direction Régionale des affaires culturelles de la région Rhône-Alpes (DRAC) avait donné son accord de principe en janvier au vu des grandes lignes du projet intitulé Jouer sur les mots. Une subvention de 3.000 euros était envisagée. Mais il y a peu, après avoir pris connaissance du programme définitif, un courriel remettait tout en question: «En ce qui concerne la programmation, je vois surgir un objet non-identifié qui m'a l'air d'être une charge contre le président de la République. Je n'ai rien contre un point de vue citoyen, mais on ne peut pas demander au ministère de la Culture de subventionner n'importe quoi…» écrivait un vigilant agent de la DRAC.
Dans un communiqué, l'association Festiv'Arts annonçait alors  son retrait de la Semaine de la langue française et de la francophonie, désolée "de constater qu’une initiative culturelle citoyenne, visant à sortir langue et littérature de leur carcan traditionnel pour les confronter à l’espace public ne puisse pas y  trouver sa place". Elle dénonce "un système où les structures reconnues (« légitimes ») sont les seules financées". (11-03-2011) link
La Semaine de la langue française mettait en valeur cette année la langue comme ce "lien qui noue les hommes dans la cité", "fondateur du  sentiment d'appartenance à une communauté" et aussi "invitation à s'ouvrir à un autrui ou à un ailleurs. "
Comme le spectacle Sarkophonie ne passera certainement pas à la télévision, il est possible d'en voir des extraits sur internet, ici. link
Il est également possible de lire le texte, édité en 2010 par les éditions Bérénice et diffusé par Arcadia.

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Quelques jours auparavant, Laurent Ruquier, animateur sur France 2 de l'émission pré-enregistrée "On n’demande qu’à en rire", censurait un sketch du tandem muet Les Jumoristes: on pouvait y voir Patrick Tranchida caricaturer Carla Bruni, habillé en Marianne avec écharpe tricolore, et son complice Pascal Carbon mimer le  président sous les traits d'un bébé en couche-culotte, elle-aussi bleu, blanc, rouge. Le public avait ri, pas Laurent Ruquier.  
Craignant d'être complice d'un délit d'offense au Chef de l'Etat (qui a remplacé l'ancien "crime de lèse-majesté"), l'animateur a prudemment demandé aux deux comiques varois de revoir leur copie trop audacieuse et d'enregistrer une autre variante édulcorée. Ce qu'ils ont fait. C'est cette seconde version qui a été diffusée. (Var Matin, 07-03-2011)
Interrogé par Le Parisien, Laurent Ruquier n'a pas démenti cette censure et s'en est expliqué. "Ce sketch était d’une vulgarité rare. C’était tout simplement une question de bon goût. Ce n’était pas drôle."  Pour Pascal Carbon, il n'y a pas de doute: le sketch a été supprimé par crainte de la réaction de Nicolas Sarkozy. "Ruquier m'a expliqué que Nicolas Sarkozy avait beaucoup de complexes avec sa taille et qu'il allait très mal le prendre" raconte  l'humoriste. (PureMedias, 07-03-2011)


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