1er juillet 2010 : Le bien-rire ou la mort du rire ?

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Fini de rigoler

L'heure est grave. Le rire, "propre de l'homme", serait-il en voie de disparition? Sera-t-il bientôt interdit de rire?  C'est ce que  semble indiquer Fini de rigoler, titre du livre de Martin Leprince, paru en mars 2010. Dans cet cet essai journalistique, l'auteur observe le contrôle et l'étranglement de l'humour subversif par les autorités publiques, le glissement progressif vers un bien-rire, et ce avec la complicité des "chantres de valeurs de gauche". L'auteur accuse en effet ces derniers d'être "devenus eux-mêmes les responsables d'une société aseptisée où l'humour est maintenant réglementé". Cette analyse prend un relief particulier au moment où, à France Inter, deux hommes se revendiquant "de gauche", Jean-Luc Hees et Philippe Val, l'ancien directeur de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo,  ne renouvellent pas les contrats des deux humoristes - Stéphane Guillon et Didier Porte - qui, selon Le Canard enchaîné, "cognaient le plus sur le pouvoir sarkoziste et faisaient grimper l'audience", et cela  à deux ans de la présidentielle.
Écartant de son sujet l'humour au cinéma, au théâtre, dans la littérature, la chanson, traitant peu du dessin de presse, l'auteur a choisi de restreindre son champ d'étude à un échantillon de comiques actuels, exclusivement masculins (Guillon et Porte pour la radio, Les Guignols de l'info pour la télévision, Alévêque et Bénureau pour la scène) qu'il met en comparaison avec Coluche, Desproges et Hara-Kiri. Il évoque la judiciarisation de l'humour à travers l'affaire des caricatures de Mahomet et l'affaire Siné. Il a consulté, sous forme d'entretiens réalisés entre janvier et juin 2009, vingt-trois témoins (l'historien Georges Minois, l'écrivain Philippe Sollers, les journalistes Delfeil de Ton, Cavanna...) et, parmi eux, divers représentants d'associations, adeptes du bien-rire, qui ont traîné des humoristes devant les tribunaux.
Les comiques d'aujourd'hui sont-ils faussement subversifs? Comment peut-on encore rire quand "toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs moeurs, de leur orientation sexuelle, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée" peut être considérée comme une discrimination et conduire devant les tribunaux? Va-t-on vers une ghettoïsation, un communautarisme du rire où seuls les Arabes pourront rire des Arabes, les juifs des juifs? demande l'auteur, qui consacre un chapitre entier - et pas le plus court - à l'étonnant parcours du sulfureux Dieudonné. 
En complément d'information, on pourra se (re)plonger dans la lecture de deux ouvrages, l'intégrale des Brèves de comptoir, corpus de plus 10 000 remarques humoristiques recueillies dans les bars par Jean-Marie Gourio et "Le rire de résistance",  imaginé par Jean-Michel Ribes en 2007: O rire, "ami du diable, frère du scandale, fierté des faibles, trappe à bétises, tueur de chagrin, terreur du juge,  feu de l'émeute, sursaut de l'âme, bourreau des cons, jour dans la nuit, bonheur frivole, contrepoison, brûleur d'ennui, cri de détresse, libre en éclats, nous te saluons."

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