1er  novembre 2011: "Sur le concept de visage du fils de Dieu", acte 3 (Paris)

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R. Castellucci - Sur le concept de visage du fils de Dieu

 

 

Lorsque, suite à son passage au festival d'Avignon, le spectacle de Romeo Castellucci arrive au Théâtre de la Ville pour une  série de dix représentations, la situation est claire.
La presse "chrétienne", la presse de "droite" sont favorables au spectacle.
La Conférence des évêques de France semble se désintéresser de la pièce pour se concentrer sur "Golgota Picnic" de Rodrigo Garcia. Son porte-parole, Monseigneur Bernard Podvin, déclare le 19 septembre, à propos de la pièce de l'auteur argentin, :  "La liberté d’expression est à respecter comme sacrée? Qu’elle respecte donc aussi ce qui est sacré! Aucun euro public ne doit subventionner le cultuel? Qu’aucun euro public ne finance davantage une production qui dénigre un culte! Ce n’est pas parce que le christianisme fut sociologiquement majoritaire qu’il doit être le fusible d’hystéries culturelles. De nombreux citoyens non chrétiens partagent notre colère. Si vous êtes de cet avis, ne demeurez pas impassibles".
Le 18 octobre, deux jours avant la représentation de la pièce de Castellucci, l'AGRIF (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne) a été déboutée de sa demande d'interdiction du spectacle et condamnée à payer 1.200 euros au Théâtre de la Ville. Mais depuis deux mois, une communication simpliste, jetant la confusion, s'est développée sur internet: Sur le concept de visage du fils de Dieu est présenté comme un spectacle blasphématoire où des enfants lancent des grenades sur le visage du Christ,  avant  qu'un vieillard ne souille sa face en lui envoyant ses excréments. Et le Théâtre de la Ville reçoit des dizaines de courriels menaçants...

Acte 3 : Théâtre de la Ville, du 20 au 24 octobre 2011, Paris

Jeudi 20 octobre 2011, 20h30: première représentation parisienne, premières "perturbations" 
Des intégristes provoquent des incidents à l'extérieur et à l'intérieur du Théâtre de la Ville, situé place du Châtelet:   "Tentative violente d’intrusion par des militants organisés, avec usage de gaz lacrymogènes,  enchaînement des portes de la salle dans le but d’en empêcher l’accès, utilisation de boules puantes" note le directeur du théâtre, Emmanuel Demarcy-Mota qui déclare: "Nous considérons qu’il ne s’agit pas de la simple perturbation d’un spectacle, mais d’actes violents visant à interdire l’accès du public au Théâtre de la Ville en s’en prenant aux personnes et aux biens".
La représentation est interrompue par neuf activistes (qui avaient acheté leurs places) qui montent sur le plateau, déroulent une banderole, s'agenouillent et prient. Les forces de l’ordre, appelées par la direction du théâtre, évacuent les perturbateurs... sous les applaudissements du public. "Plusieurs mouvements d'extrême-droite (l'Action française, le Renouveau français, France Action Jeunesse) sont impliqués dans ces troubles " précise Le Parisien.

Vendredi 21 octobre
Les mêmes intégristes chrétiens perturbent encore la représentation à l'extérieur. Juchés sur une corniche située au-dessus des portes d’entrée, ils jettent de l’huile de vidange sur les spectateurs, interdisant l’accès au hall du théâtre. "La police a interpellé vingt personnes, sept pour jets de projectiles, treize pour manifestation non déclarée". (Le Parisien, 21-10-2011).
Christophe Candoni remarque:  "Vue au Festival d’Avignon cet été, la pièce «Sur le concept de visage du fils de Dieu» telle qu’elle est présentée au Théâtre de la Ville a été modifiée, amputée d’une scène entière pendant laquelle des enfants jetaient des grenades sur une toile peinte représentant le visage du Christ; mais elle n’a rien perdu de sa force." (Tout sur la culture)

Samedi 22 octobre, premières réactions officielles
La représentation démarre avec 30 minutes de retard. Nouvel envahissement de la scène du théâtre par un groupe de huit personnes interrompant pendant 10 minutes la représentation. À la demande du théâtre, intervention des forces de l’ordre: les agresseurs sont évacués dans le calme.
Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand condamne dans un communiqué des "perturbations qui portent atteinte à un principe fondamental de liberté d'expression protégé par le droit français".
La ville de Paris et le Théâtre de la Ville décident de déposer conjointement plainte contre les perturbateurs pour "actes de dégradation du domaine public" et "atteinte à la liberté de création et d'expression artistique" (AFP, 22-10-2011).
Dans un communiqué, le directeur du théâtre, le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota, s'insurge contre des "agissements à caractère fascisant absolument inadmissibles" et prévient : "Mes collaborateurs et moi-même, en plein accord avec Romeo Castellucci et son équipe, ainsi que l’ensemble du personnel du théâtre, ne céderons sous aucun prétexte à ces menaces et à cette intimidation. Nous entendons défendre la liberté d’expression, les droits du théâtre, et la mission qui est la nôtre face à cette terreur. Nous entendons exercer pleinement nos droits et réclamer aux fauteurs de trouble réparation des dommages et préjudices importants qu’ils nous occasionnent".
 Le 22 octobre, Romeo Castellucci est amené à s'exprimer dans "une adresse aux agresseurs":
"Je veux pardonner à ceux qui ont essayé par la violence d'empêcher le public d'avoir accès au Théâtre de la Ville à Paris. Je leur pardonne car ils ne savent pas ce qu'ils font. Ils n'ont jamais vu le spectacle ; ils ne savent pas qu'il est spirituel et christique ; c'est-à-dire porteur de l'image du Christ. Je ne cherche pas de raccourcis et je déteste la provocation. Pour cette raison, je ne peux accepter la caricature et l'effrayante simplification effectuées par ces personnes. Mais je leur pardonne car ils sont ignorants, et leur ignorance est d'autant plus arrogante et néfaste qu'elle fait appel à la foi. Ces personnes sont  dépourvues de la foi catholique même sur le plan doctrinal et dogmatique (...).
Ce spectacle est une réflexion sur la déchéance de la beauté, sur le mystère de la fin. Les excréments dont le vieux père incontinent se souille ne sont que la métaphore du martyre humain comme condition ultime et réelle. Le visage du Christ illumine tout ceci par la puissance de son regard et interroge chaque spectateur en profondeur. C'est ce regard qui dérange et met à nu; certainement pas la couleur marron dont l'artifice évident représente les matières fécales".
Le metteur en scène fait une mise au point:
"(...) je dois le dire avec clarté - il est complètement faux qu'on salisse le visage du Christ avec les excréments dans le spectacle. Ceux qui ont assisté à la représentation ont pu voir la coulée finale d'un voile d'encre noir, descendant sur le tableau tel un suaire nocturne".
Cette mise au point fait suite à de nombreux commentaires publiés sur le net:
"À la fin, on ne savait plus que penser lorsque l’image du Christ, cette fameuse reproduction du tableau de Messina qui trônait au milieu du plateau, fut finalement barbouillée de merde. La chute semblait en effet si artificielle qu’on se refusait à y voir un blasphème" (Judith Sibony, Blog Le Monde, 21-10-2011)
 "Le Christ finit par être saccagé, à coups de grenades et d'excréments". (Thomas Schlesser, journaliste, historien de l'art, Rue 89, 22-10-2011).
"Comment expliquer un tel acharnement contre la pièce? Celle-ci met en scène un vieillard incontinent qui balance ses excréments en direction du visage du Christ, le Salvador Mundi peint au XVe siècle par Antonello da Messina". (Albert Montagne, blog, 22-10-2011)

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Dimanche 23 octobre
Avant la représentation de 15h, Emmanuel-Demarcy-Mota lit l’article 431-1 du Code Pénal qui stipule : "Le fait d'entraver, d'une manière concertée et à l'aide de menaces, l'exercice de la liberté d'expression, du travail, d'association, de réunion ou de manifestation est puni d'un an d'emprisonnement et de 15000 euros d'amende. Le fait d'entraver, d'une manière concertée et à l'aide de coups, violences, voies de fait, destructions ou dégradations au sens du présent code, l'exercice d'une des libertés visées à l'alinéa précédent est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45000 euros d'amende".
Selon  Rue 89 ( 23-10-2011), la représentation est interrompue aux cris de "christianophobie, ça suffit !", "Au bout d'une demi-heure de spectacle, à différents endroits de la salle, des hurlements fusent. Les lumières se rallument. Un jeune homme, vigoureux et agité, est monté sur le plateau. Il est ceinturé sans difficulté par une partie du service de sécurité et évacué".
Dans son journal des évènements Demarcy-Mota note : "Troisième envahissement de la scène du théâtre par un groupuscule de 7 personnes (qui avaient valablement acheté leurs places) interrompant 7 minutes la représentation. Les agresseurs sont calmement remis par les agents de sécurité aux forces de l’ordre et mis en garde à vue. Le Théâtre de la Ville et Christophe Girard, pour la ville de Paris, portent plainte".
Dans Libération, le personnel du théâtre remarque:  «cela n'est pas sans rappeler les attaques contre "Les Paravents" de Jean Genêt, en1966, au Théâtre de l'Odéon qui avait dû recourir aux forces de l'ordre"
Armelle Heliot, critique dans le "seul journal au monde dont le titre soit le nom d’un héros de théâtre", écrit, sans entrer dans les détails :  "Romeo Castellucci lui-même a transformé profondément le spectacle après les représentations d'Avignon qui se sont déroulées sans incident majeur. (...) Sur le concept du visage du fils de Dieu est présenté dans une version différente et on regrette que le Théâtre de la Ville n'ait absolument rien fait pour le faire savoir. On aurait épargné au public, aux artistes, ces agressions inadmissibles".  Le spectacle à Paris serait donc différent de celui d'Avignon? Castellucci se serait-il autocensuré? Aurait-il fait des concessions et les "fondamentalistes chrétiens" ne le sauraient donc même pas?

Lundi 24 octobre 2011: relâche, pas de représentation
Tentative de blocage de la vente en ligne sur le site Internet du Théâtre de la Ville par réservation massive de toutes les places disponibles.
Marion Cocquet  écrit dans Le Point : "À la fin de la pièce, un voile sombre le recouvre lentement ; dans une des scènes, supprimée de la version parisienne, un groupe d'enfants lui jetaient des grenades : des éléments interprétés comme "scatologiques" par les intégristes chrétiens".
Dans un communiqué, l'Observatoire de la liberté de création dénonce les comportements violents des "agités de Civitas et autres monarchistes" (...) qui tentent, comme tous les intégristes fondamentalistes, d’empêcher une représentation touchant à la religion non conforme à leurs dogmes étroits." L'Observatoire de la liberté de création " invite les représentants de l’Église catholique à se démarquer de ces exactions qui tombent sous le coup de la loi pénale, au lieu de les encourager par des prises de positions qui dénoncent des spectacles que manifestement les évêques n’ont pas vus, ce qui est le lieu commun de l’obscurantisme".

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