22 octobre 2010: Le Pentagone brûle 9 500 exemplaires de "Operation Dark Heart" et fait caviarder la seconde édition du livre

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Opération Dark Heart

Le 9 septembre 2010, alors qu'une grande partie de l'attention internationale, occupée par un insoutenable suspens, se demandait si le pasteur Terry Jones allait passer à l'acte et brûler deux cents exemplaires du Coran, le New York Times révélait une surprenante information: le ministère américain de la Défense négociait l'achat et la destruction de 10.000 exemplaires de "Operation Dark Heart", livre de mémoires sur la guerre d'Afghanistan écrit par Anthony A. Shaffer, lieutenant-colonel dans l'armée de réserve et ancien officier de renseignement connu déjà pour avoir  participé à l'opération Able Danger.
Après avoir obtenu en janvier l'accord de diverses autorités militaires, qui avaient lu le livre et n'avaient fait aucune objection, l'éditeur Saint Martin's Press s'apprêtait à le sortir le 31 août. Mais en juillet, l'Agence de renseignements de l'armée détectait deux cents passages problématiques contenant des informations pouvant porter atteinte à la sécurité nationale et demandait le blocage du livre. Malheureusement plusieurs dizaines exemplaires de presse avaient été déjà envoyés par l'éditeur, certains même se trouvaient en vente en ligne sur Internet.

Le 27  septembre, Slate révélait que le Département de la Défense avait détruit par le feu, le 20 septembre, les 9.500 exemplaires de la première édition de Operation Dark Heart  qu'il avait récupérés et achetés.
De son côté, l'éditeur mettait en vente une nouvelle édition caviardée où tous les passages posant problème sont "noircis".
À titre comparatif, deux versions de la même page étaient reproduites par le New York Times dans son édition du 19 septembre.

New York Times 19-09-10

 

"Bien que je ne sois pas d'accord avec les corrections, les censures du Département de la Défense augmentent la compréhension du lecteur en attirant son attention sur les résultats défectueux que crée une bureaucratie du renseignement militaire désorganisée et qui a la main lourde"  a commenté Anthony A. Shaffer qui a aussi déclaré: "Quelqu'un qui achète 10 000 livres pour étouffer une affaire  dans cette ère numérique est grotesque".
Wikileaks - l'organisation qui a mis en ligne plus de 91.000 documents militaires sur la guerre en Afghanistan fin juillet, et 400.000 notes sur la guerre en Irak  le 22 octobre -   a envoyé ce message au Pentagone: "Brûlez tous les livres que vous voulez, punks nazis. On a déjà un exemplaire."
De son côté David Wise, auteur avec Thomas B. Ross de "The Invisible Government" rappelle qu'en 1964, John A. McCone, directeur de la CIA, ne pouvant obtenir des modifications du texte, avait étudié la possibilité d'acheter la première édition. L'éditeur Random House avait augmenté le tirage et le livre était devenu un succès mondial. On peut y lire dans la préface: le gouvernement des États-Unis doit reposer conformément aux termes de la Déclaration d'Indépendance, sur "le consentement des gouvernés". Or, il ne saurait y avoir de consentement valable quand les gouvernés ignorent à quoi ils consentent. (...) Dans certaines circonstances, et si on les maintient dans de justes limites, ces opérations spéciales peuvent quelquefois s'affirmer nécessaires.  Il est non moins nécessaire, pourtant, qu'elles ne prennent pas une tournure inconciliable avec l'esprit même de la nation qui a décidé de les déclencher. Sinon, le résultat peut être catastrophique.


Le Gouvernement secret des USA


Pour mémoire,  en 2009, le ministère de la défense danois n'avait pas réussi à interdire la sortie chez People Press de  Chasseur, en guerre avec les troupes d’élite (Jaeger, i Krig med Eliten), livre de Thomas Rahtsack, dans lequel l'ancien soldat des forces spéciales danoises raconte son expérience en Afghanistan, avec force détails sur le déroulé et les préparations des opérations. Le ministère de la défense s'opposait à sa sortie, estimant que le livre compromettait "la sécurité du royaume et ses relations avec des puissances étrangères" et représentait un danger pour la sécurité des 700 soldats danois opérant en Afghanistan. Invoquant le “secret défense”, il avait d'abord demandé à l'éditeur de supprimer certains passages, sans préciser lesquels, puis demandé, le 11 septembre, de supprimer de très grosses parties du livre pour finalement exiger, le 14 septembre, que livre entier soit interdit. Le 16 septembre, le quotidien de centre-gauche Politiken avait pris sur lui de publier sous forme de cahier spécial - et sans supplément de prix - le contenu du livre que le ministère de la défense danois tentait à tout prix de stopper. Dans son éditorial, le quotidien expliquait son initiative par "le droit du public à suivre l’actualité - même quand nous sommes en guerre et quand les autorités s'y opposent."  Le 21 septembre, le tribunal des référés de Copenhague avait estimé qu'il était devenu inutile d'interdire le livre. Il constatait qu'il était largement commenté et cité dans la presse, que le livre était accessible sur Internet. (Voir Observatoire de la censure, 24 septembre 2009)

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