27 avril 2011:  "Lettres d'amour à Staline" de Juan Mayorga

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Mayorga - Lettres d'amour à Staline

 

Lettres d'amour à Staline (Cartas de amor a Stalin, 1998), l'une des premières pièces du dramaturge espagnol Juan Mayorga, arrive en France. Elle est à l'affiche du Théâtre de la Tempête (Paris), du 27 avril au 29 mai 2011. Elle y est mise en scène par Jorge Lavelli, qui précédemment avait créé deux autres pièces de Mayorga : Himmelweg (Chemin du ciel) et Le Garçon du dernier rang.
L'action, condensée dans le temps, est inspirée de faits réels, qui se sont déroulés sur plusieurs années en Union Soviétique, autour de 1929. Elle a pour cadre unique l'appartement occupé par l'écrivain  Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) et sa femme. Quatre de ses pièces (La Fuite, L’Île pourpre, Les Jours de Tourbine, L'Appartement de Zoïka) ayant été interdites, la publication de son roman La  Garde blanche étant bloquée, Boulgakov décide d'écrire une lettre à Staline dans laquelle il lui demande d'autorisation de pouvoir quitter le pays avec son épouse. Quelques jours plus tard, le dictateur l'appelle au téléphone mais la communication est interrompue. Dans l'attente d'un autre appel, Boulgakov décide de ne plus sortir de chez lui, de rester près du téléphone, ruminant sa réponse, retravaillant à une lettre parfaite pour un unique destinataire: "Mes comédies, mes romans...Quelle valeur ont-ils à côté d'une telle lettre? Tout ce que j'ai écrit n'est qu'un jeu d'enfants comparé à une lettre à Staline."  Quelque temps après, par sa fenêtre, l'auteur croit apercevoir Staline, "de l'autre côté de la rue, entre les arbres". Finalement "le  bon petit père des peuples" s'introduit  au domicile des Boulgakov,  s'installe à côté du bureau de l'auteur pour une longue conversation, un débat envahissant sur le rôle de l'écrivain, alimenté par les nouvelles de l'exil de Zamiatine ou du suicide de Maïakovski. Ce tête-à-tête entre  "l'artiste" et le "pouvoir" exclut progressivement la femme de Boulgakov. Écartée par cet omniprésent "amant", elle devra se résoudre à quitter ce mari qui ne cesse de s'adresser à haute voix à un interlocuteur invisible pour elle.
Une version française de la pièce de Juan Mayorga  vient d'être publiée par Les Solitaires intempestifs.

 

Extrait:
"Il y a encore un an, le matin j’enseignais le théâtre dans un collège; ensuite, je remplaçais les acteurs malades du théâtre de Stanislavski et le soir, ceux du Théâtre de la Jeunesse ouvrière. Rentré à la maison, j’essayais d’écrire, jusqu’à en tomber de fatigue… Aujourd’hui, on ne me considère plus digne de ces travaux. Mon nom est devenu odieux: toutes mes demandes d’emploi sont accueillies avec frayeur. Éditeurs, directeurs de théâtre, tous me fuient comme un pestiféré. Sans mon épouse, je mourrais de faim. Camarade Staline, j’en appelle à votre humanité. Si je ne puis être d’aucune utilité à  mon pays, je vous demande que vous m'autorisiez  à quitter l’Union Soviétique avec ma femme… (Pause. Elle ne réagit pas.) Mais si vous estimez que je dois vivre en Union Soviétique… (Pause. Elle ne réagit pas) ...je requiers la liberté de publier et représenter mes pièces… (Pause. Elle ne réagit pas.) Si cela n’était pas possible, je vous demande que vous me permettiez d’être utile à mon pays en qualité de metteur en scène. Je m'offre sincèrement à diriger toute oeuvre, des grecques aux contemporaines,  sans  intention de sabotage… (Pause. Elle ne réagit pas.) Si cela aussi était impossible, je vous demande de me nommer assistant metteur en scène… Si cela n’était pas possible, je demande un poste de figurant… S’il est aussi impossible d’être nommé figurant, je demande un poste de machiniste."


Les oeuvres complètes, non expurgées, de Boulgakov ne paraîtront en Russie qu'à partir de 1989. En France, elles seront publiées par Gallimard, en 2004, dans La Pléiade.

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