27 novembre 2011: Censure express d'un spectacle du Théâtre Taliipot (La Réunion)

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Théâtre Talipot - !AÏA Isaac Rakotsoane (acteur/danseur)

 

Fondé en 1986 sur l’île de la Réunion, le Théâtre Taliipot est l'une des plus anciennes compagnies de théâtre de La Réunion. Elle s’inspire des traditions de l’Océan Indien et des populations qui ont peuplé La Réunion (Les porteurs d'eau, Ma Ravan*). Présentant l’Océan Indien comme un véritable espace d’échange, elle cherche à témoigner d’un dialogue entre les cultures et à promouvoir le métissage et la paix.
Son nouveau spectacle “!AïA, from the cave to the sky / de la grotte jusqu’au ciel" est né en Afrique du Sud, sur un site particulier classé par l’Unesco, considéré comme l’un des berceaux de l’humanité. Pour ce projet, la compagnie a travaillé avec des scientifiques, des artistes et des guérisseurs traditionnels. En avant-première des représentations prévues à La Réunion les 24, 25 novembre et 9 décembre, la Chambre de commerce et d'industrie de La Réunion avait engagé la compagnie pour en présenter un extrait de 40 minutes, en soirée, jeudi 17 novembre, à la Villa du Département, devant 750 invités des Assises du Commerce, réunissant toutes les délégations d'Outre-mer et  des élus de la Réunion.  
Mais, au bout de trois minutes chrono après le début du spectacle, Ibrahim Patel, directeur de la Chambre de Commerce et d'Industrie, se croyant peut être à la tête du "Plus grand cabaret du monde",  donnait l'ordre d' arrêter le spectacle.
"La chargée de communication est venue me voir et m'a dit: "Le président n'adhère pas, il exige que vous arrêtiez tout de suite", raconte Philippe Pelen-Baldini, directeur artistique de la compagnie avec Thierry Moucazambo. "Il (Ibrahim Patel) n’est pas conscient de la gravité de l’acte que cela représente d’arrêter un spectacle en cours, commente-il, surtout au bout de trois minutes... Il y a un berceau commun pour tous, c'est l'Afrique. Peut-être que cela dérange certains dans leur schéma de construction".
De son côté, Ibrahim Patel a tout d'abord déclaré: "Ce spectacle avait deux côtés: un côté trop dénudé et un côté trop gestuel qui ont mis mal à l’aise certains de nos invités. Ça ne m’a pas choqué (...) On a juste demandé à écourter le spectacle". Avant d'expliquer: "il y a eu une maladresse, j'avais juste demandé que l'on écourte le spectacle, il était déjà tard et nos invités étaient fatigués. Le lendemain, il y avait une grosse journée de travail autour des Assises du Commerce". Avant de présenter ses excuses à la compagnie. (zinfos 974.com, 19-21 novembre 2011)
Dans un communiqué, les Jeunes communistes réunionnais analysent cet acte de censure qu'ils qualifient de "révélateur":  "l’art, et singulièrement l’art du théâtre, ne peut s’accommoder du bon vouloir des mécènes. C’est-à-dire, en d’autres termes, que celui qui finance, facilite ou commande une œuvre ou sa représentation, doit pouvoir admettre que celle-ci ne soit pas à sa gloire, qu’elle égratigne sa sensibilité, voire qu’elle la contredise… La liberté artistique n’existe qu’à cette condition (...). Ce comportement révèle la difficulté pour certaines de nos structures mentales, d'envisager l'ouverture aux cultures non-occidentales, non européennes, non françaises. Une chape de silence s’abat donc, le plus discrètement du monde, sur l’expression des divergences et des différences dans notre pays, ainsi que sur son désir de connaissance des autres mondes. Pour étouffer, les institutions n’ont plus à agir, et encore moins à réprimer: il leur suffit de s’abstenir, de décommander ou d’interrompre ce qui leur déplaît. Et un examen, même superficiel, fait apparaître les fondements idéologiques de ce mécénat à géométrie variable. Car enfin, on n’a jamais vu un individu influent ou une collectivité interdire l’un des innombrables spectacles colonialistes ou paternalistes tendance "doudou" qui s'éternisent sur les affiches et les scènes de notre île. Au contraire: l’une des principales promotrices du genre a été récemment bombardée députée, puis sénatrice.** Peu de bonnes âmes s’émeuvent de la multiplication des divertissements sexistes, fondés sur le dénudement de la femme réunionnaise et la dégradation de son image. Mais le dévoilement de cette part mal dite de l’identité réunionnaise, l’évocation, verbale et physique de l’Afrique, aura semble-t-il suffi, en quelques minutes, à enclencher les réflexes de la censure contemporaine".   
Bonus :
*  Ma Ravan  link
**  écouter ici  link  ou là  link

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