27 octobre 2011 : Paulette et Marcel Péju, Jacques Panijel et la censure du "massacre du 17 octobre 1961" (Paris)

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Paulette et Marcel Péju - Livres.

Toute guerre suscite des limitations importantes de la liberté de presse, d'édition, d'expression, de création. La guerre d'Algérie, 1954-1962, ne fit pas exception. L'État français prit alors des mesures  pour assurer le contrôle des journaux, des livres, des émissions radiophoniques, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales.

En ce qui concerne l'édition, sans prétendre à l'exhaustivité, on notera la censure des livres suivants: "La Question"  de Henri Alleg (Minuit, 1958), "La Gangrène" de Bachir Boumaza, Mustapha Francis, Benaïssa Souarni, Abdel Kader Benhadj, Moussa Kebaïli (Minuit, 1959), "Notre guerre" de Francis Jeanson (Maspéro, 1960), "Des Voix dans la Casbah", pièce de théâtre d'Hocine Bouhazer (Maspéro, 1962), "Le droit à l'insoumission", ouvrage collectif ((Maspéro, 1962).

Comme en matière de violence, l'année 1961 est un paroxysme, avec onze livres interdits. Parmi eux, "Sans commentaires" du Comité Maurice-Audin (Minuit, 1961), "Les Damnés de la Terre" de Frantz Fanon (Maspéro, 1961), "Les Égorgeurs" de  Benoist Rey (Minuit, 1961).

Dans cette liste noire, on s'attardera plus particulièrement ici sur deux livres publiés chez Maspéro par la journaliste Paulette Péju (1919-1979) : "Les harkis à Paris" ( juillet 1961) et "Ratonnades à Paris" (novembre 1961). Tous deux furent saisis par la police chez le brocheur. Depuis 2000, ils ont  été republiés  à La Découverte, en un seul volume. On reviendra aussi sur Le 17 octobre des Algériens de Marcel et Paulette Péju, écrit en 1962, "autocensuré" par les auteurs, publié pour la première fois en 2011.

 

Dans "Les harkis à Paris",  Paulette Péju explique comment, sous la direction de l'expérimenté préfet de police Maurice Papon, qui avait été chargé de mission dans le Constantinois de 1956 à 1958, est mise en place, dans les quartiers de Paris à forte densité algérienne, une "force de police auxilliaire", musulmane, ayant toute liberté d'action pour démanteler les réseaux FLN. Elle montre comment les harkis de Paris procèdent à des contrôles d'identité au faciès, des perquisitions, fouilles, enlèvements. Certaines séquestrations arbitraires dans les hôtels du XIIIème (comme celui du 9 rue Harvey) ou du XVIIIème  (comme celui du 28 rue de la Goutte-d'Or),  s'accompagnent très souvent de tortures dans les caves: elles se terminent parfois par des assassinats. Le livre est majoritairement composé de témoignages de victimes ou d'ayant droit de victimes, de certificats médicaux, tous documents fournis par le collectif d'avocats, dirigé par Jacques Vergès, travaillant pour le FLN. Le livre fut saisi comme l'avaient été les journaux ou revues qui essayaient d'aborder ce sujet: L'Humanité, (7 mars 1961: après le passage de la censure, ne reste dans son intégralité qu'un article  publicitaire sur le Salon des arts ménagers), Témoignage chrétien (16 mars), Réforme (25 mars), Les Temps modernes (1er avril), Libération (5 avril)... Selon Mohand Hamounou "À la fin de la guerre d'Algérie, l'unité des harkis de Paris sera dissoute et ses membres ont été intégrés dans la police municipale."

 

L'Humanité - 7 mars 1961

"Ratonnades à Paris" est, avec le numéro spécial de Vérité-Liberté dirigé par Paul Thibaud, l'un des premiers recueils de documents sur la manifestation  du 17 octobre 1961. Organisée par la Fédération de France du FLN pour protester contre le couvre-feu discriminatoire, imposé depuis le 5 octobre aux travailleurs algériens par le préfet de police de Paris, Maurice Papon, cette manifestation pacifique - "aucun policier n'a été blessé par balle,  pas un  revolver, pas un couteau n'a été saisi" - sera violemment réprimée: la répression tournant au massacre.
Selon les chiffres donnés le 18 octobre par la préfecture de police elle-même, sur les 20.000 manifestants, 11.538 furent raflés puis détenus les jours suivants dans le Palais des Sports, le stade de Coubertin,  le centre de tri de Vincennes. Selon elle, Il  y aurait eu deux morts parmi les manifestants. Interrogé le 24 octobre devant le conseil municipal de Paris, Maurice Papon ne répondra pas à la question: "Est-il vrai que cinquante morts ont été ramassés dans la cour de la Cité, le soir du 17 octobre?". Selon certains historiens, le bilan s'éleverait à 150 morts. Pour d'autres, le chiffre des victimes serait supérieur à deux cents, bien plus qu'à Pékin, sur la place Tien An Men en 1989. Le 17 octobre marque le paroxysme d'une vague de violence amorcée en septembre et qui va se poursuivre juqu'à fin octobre/début novembre 1961.
"Ratonnades à Paris"  est avant tout une revue de presse. On y trouve le communiqué de protestation du Parti communiste, l'appel de syndicats et d'intellectuels à la solidarité, un choix de témoignages de médecins, chirurgiens, policiers, et des copies de plaintes déposées par des Algériens pour coups et blessures volontaires. On y trouve aussi six photos d'Élie Kagan, l'un des photographes présents cette nuit-là, comme Henri Georges, Georges Azenstarck. Le 17 octobre 1961, à Paris, des hommes furent matraqués par la police française, puis jetés dans la Seine, d'autres furent étranglés, d'autres pendus, Maurice Papon, étant préfet de police, Roger Frey, ministre de l'Intérieur, Michel Debré, premier ministre, Charles de Gaulle, président de la République.

 

Elie Kagen - Concorde

 

Quelques mois plus tard, Paulette et Marcel Péju reviennent, autrement, sur les évènements d'octobre 1961: la manifestation du 20 octobre, composée uniquement de femmes algériennes et de leurs enfants, y est mentionnée. Mais leur livre, "Le 17 octobre des Algériens", déjà en épreuves, ne sera pas publié comme prévu durant l'été 1962, le pouvoir algérien  "déconseillant"  sa sortie (selon Pierre Vidal-Naquet), décidant  de l' "empêcher" (pour Gilles Manceron)  "parce qu' il  mettait en valeur l'action de la Fédération de France du FLN" dont certains dirigeants étaient maintenant des opposants. 
Dans la postface qui accompagne la publication du texte, conservé dans l'ombre par Paulette et Marcel Péju, Gilles Manceron détecte trois facteurs qui ont contribué à "la dissimulation du massacre". Tout  d'abord "la négation  et la dénaturation des faits de la part de l'État français, prolongée par son désir de le cacher". Il montre comment, sur le moment, "les articles et le livres qui contredisaient la version officielle ou qui donnaient des éléments d'explication  permettant de la remettre en cause ont été systématiquement censurés." Il précise que, par la suite, "tout indique qu'un nettoyage de certaines archives a été opéré."
La second cause du silence sur le drame est due pour G. Manceron à "la volonté de la gauche institutionnelle" de recouvrir la date par "la mémoire de la manifestation de Charonne contre l'OAS du 8 février 1962" qui fit 8 victimes (7 syndicalistes de la CGT et un membre du Parti communiste). Un demi-million de personnes défilèrent le 13 février 1962; chiffre à comparer avec les 2.000 personnes de la manifestation contre le racisme, organisée le 1er novembre 1961 à l'appel du jeune PSU et du Comité Audin.
Le troisième facteur de l'occultation est, comme on l'a vu, "le souhait des premiers gouvernants de l'Algérie indépendante qu'on ne parle plus d'une mobilisation organisée  par des responsables du FLN qui étaient, pour la plupart des opposants."
La lecture de ces deux livres peut s'accompagner de la découverte d'un document  capital : le film "Octobre à Paris" de Jacques Panijel, ressorti dans les salles de cinéma le 19 octobre 2011.

 

J. Panigel - Octobre à Paris

 

Tourné clandestinement de novembre 1961 à avril 1962, ce documentaire de 70 minutes, financé par le comité Maurice-Audin, est le premier film réalisé sur la manifestation  du 17 octobre 1961. Mêlant témoignages et photos - notamment celles d'Élie Kagan -  "Octobre à Paris" donne à voir la vie des immigrés algériens dans les bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers, montre le centre de torture du 28 rue de la Goutte-d'Or, reconstitue la préparation et le déroulement de la manifestation. Il intègre dans son montage la tragédie de Charonne.
Interdit dès sa sortie, le film a été condamné à la clandestinité: les projections lors de séances privées ou semi-publiques ont systématiquement subi l’intervention de la police, qui cherchait à confisquer les bobines. Brièvement présenté à Paris en mai 1968, en alternance avec La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, le film de Jacques Panijel ne recevra son visa d’exploitation qu’en 1973, suite à la grève de la faim du cinéaste René Vautier (Afrique 50, Avoir 20 ans dans les Aurès) qui exigeait "la suppression de la possibilité, pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons; et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques". Autorisé, le film restera pourtant au placard, Panijel souhaitant "tourner un codicille qui détermine exactement que la répression du 17 octobre est l’archétype du « crime d’Etat »".
Le réalisateur étant décédé le 12 septembre 2010 à Paris, sans pouvoir rajouter cette "préface", c'est Mehdi Lallaoui, auteur d'un documentaire consacré aux évènements du 17 octobre 1961 (Le Silence du fleuve, 1991), qui a réalisé l’introduction du film: «Un avant-propos de 15 minutes pour expliquer le contexte de l’époque, remettre en perspective la guerre d’Algérie et ce déchaînement de haine raciste qui s’est abattu sur les manifestants.» (Les Inrocks, 17-06-2011) link
Avec la réapparition de ce film invisible, la publication de deux livres interdits, le travail de la mémoire collective sur le 17 octobre 1961 se poursuit et franchit un nouveau seuil. Vers une reconnaissance officielle du crime par l'État ?
Jacques Panijel et Marcel Péju  ont signé  la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, dit Manifeste des 121.

 

 


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computer help 13/01/2015 11:10

This is a must watch one in case you are interested in history. Shot clandestinely from November 1961 to April 1962, this 70-minute documentary will give you an incredible insight regarding the series of important events which happened during this time period.