4 octobre 2010: Interdiction confirmée de l'exposition de cadavres humains "Our body" (Paris)

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La Cour de cassation  a confirmé, jeudi 16 septembre 2010, l'interdiction de l'exposition de corps humains "Our body/ À corps ouvert", prononcée le 21 avril 2009 par le juge des référés du tribunal de grande instance de Paris, Louis-Marie Raingeard. Celui-ci avait alors déclaré: "L'espace assigné par la loi au cadavre est celui du cimetière" (...) "la commercialisation des corps par leur exposition, porte une atteinte manifeste au respect qui leur est dû" (...) "la présentation des cadavres et organes met en oeuvre des découpages qui ne sont pas scientifiquement légitimes, des colorations arbitraires, des mises en scènes déréalisantes" qui "manifestement manquent à la décence". Il avait rappelé que l'article 16-2 l'autorisait "à prescrire toutes mesures propres à faire cesser une atteinte illicite au corps humain". (Voir Observatoire de la censure / Prix Tartuffe, 2 mai 2009)
L'arrêt de la Cour de cassation, qui reprend la même argumentation,  fait également écho à un avis, rendu en janvier 2010, par le Comité consultatif national d'éthique (CCNE):  "le consentement d’une personne à donner son corps à la science après son décès (pour des raisons anatomiques et pédagogiques) ne saurait être confondu avec un cautionnement de sa mise en scène post-mortem à des fins commerciales (...) La mise en avant d’une visée soi-disant anatomique et pédagogique peut s’interpréter comme une tentative de minimisation de la dimension lucrative et médiatique de ce type d’exposition".
La bataille judiciaire autour de l’exposition Our Body qui opposait Encore Events, la société organisatrice, et deux associations, Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine, aura alimenté sous un autre éclairage le questionnement sur le statut des  squelettes, ossements divers, momies, reliques, exposés dans les musées ou les églises.
On se rappellera qu'en 2002, la France, après le vote d’une loi spéciale (6 mars 2002), restituait à l’Afrique du Sud, le corps de Saartjie Baartman, la “Vénus Hottentote”. Ramenée en Europe en 1810, comme esclave, par un Anglais, exhibée comme une bête de foire, elle avait servi de cobaye à Georges Cuvier pour justifier sa théorie sur l’existence de races inférieures. Son squelette avait été exhibé au Musée de l’Homme de Paris jusqu’en 1974. Son histoire est au centre de  "La Vénus noire", le dernier film  d'Abdellatif Kechiche.
Saisi par la Nouvelle-Zélande et le musée national néozélandais Te Papa Tongarewa  qui demande, depuis 1992, le retour de tous les restes de dépouilles  de Māoris dispersées de par le monde, le conseil municipal de  Rouen avait ordonné, le 19 octobre 2007, la restitution d'une tête de guerrier maori tatouée conservée par le muséum d'histoire naturelle de Rouen depuis 1875. Suite à l'opposition du ministère de la Culture, alors dirigé par Christine Albanel, un arrêt  du tribunal administratif de Rouen avait jugé, le 27 décembre 2007, que la tête appartenait au domaine public des œuvres d'art, et qu'elle était, à ce titre, inaliénable. Le débat, porté au Sénat en 2009 par la sénatrice Catherine Morin-Desailly, débouchait le 4 mai 2010 sur une loi autorisant le retour des seize têtes maories conservées dans les musées français. «Il s'agit de bien plus que de simples pièces de musée. Ce sont des restes humains de personnes parfois délibérément exécutées pour satisfaire un trafic exécrable», avait déclaré Michèle Tabarot. Lors de la colonisation de l'Océanie, faute de "pièces" pour alimenter les collections, des esclaves furent parfois tatoués et ensuite décapités pour  alimenter  les cabinets de curiosités des collectionneurs occidentaux l
La polémique autour de l'exposition Our body aura fait aussi redécouvrir le musée Honoré Fragonard, situé dans l’École vétérinaire de Maison-Alfort, dont la fréquentation est brusquement montée en flèche. Né à Grasse en 1732, Honoré Fragonard, anatomiste, spécialiste de la conservation des corps, dégage un parfum plus sulfureux que son cousin le peintre Jean-Honoré Fragonard. Inventeur d’une technique encore mystérieuse, consistant à injecter de la résine dans les cadavres après les avoir déshydratés, il présentait ses ”écorchés” dans des poses théâtrales, dramatiques. Parmi le millier de spécimens traités par ses soins, vingt seulement ont échappé à la destruction. Deux de ses "chefs d’oeuvre" sont toujours visibles au musée de l’École vétérinaire : le “Cavalier de l’apocalypse” et “Trois foetus dansants”. link

Après l'arrêt de la Cour de cassation qui marque une nouvelle étape, il semble que le débat ne soit pas définitivement clos. Le déclassement des momies conservées dans les musées français n'est pas encore à l'ordre du jour...

Que se passera t-il lorsque Tim Steiner viendra à mourir? En 2008, il se faisait tatouer le dos par Wim Delvoye, artiste belge connu déjà pour ses tatouages de cochons vivants. Son  tatouage  a été vendu en septembre 2008 à un collectionneur allemand. "Après un accord préalable, l'acquéreur a versé 150 000 euros (que se partagent le tatoué, l'artiste et sa galerie)  pour posséder l'œuvre, qui sera «détachée » du corps de Tim Steiner à sa mort, et à laquelle on appliquera un traitement de conservation." En attendant,le tatoué doit "être disponible trois fois par an pour permettre au collectionneur de l'exposer". link


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