9 novembre 2010: Protection des enfants et liberté de création (Grenoble)

Publié le

 

Far away

 

Par un article paru dans Libé-Lyon (5 novembre 2010), on apprend que la dernière création de la compagnie Les voisins du dessous a été "profondément perturbée par une décision de la préfecture de l’Isère". Un arrêté préfectoral lui a refusé l’autorisation de faire tenir, dans la pièce Far away de Caryl Churchill, le rôle-clef d'une petite fille, Joan, par une enfant de 10 ans.
Le travail des enfants dans le spectacle - cinéma, théâtre,  cirque... - est encadré par une législation très rigoureuse visant à les protéger. Ce n'est pas pour ne pas avoir respecté ces conditions que la compagnie grenobloise n'a pu engager, comme elle souhaitait, une enfant dans son dernier spectacle.
Soucieuse de la législation, la compagnie avait pourtant suivi la procédure habituelle, et tout s'annonçait bien. Le 26 juin 2010, elle avait envoyé un dossier à la préfecture de l’Isère afin d’obtenir l’autorisation d’employer une enfant mineure pour jouer dans le premier acte de  Far Away. Le 6 juillet, elle apprenait que le dossier, jugé complet, avait reçu déjà deux avis favorables de la part de l’inspection académique et de la DRAC et qu’il ne manquait plus que celui du juge pour enfant et celui du médecin inspecteur de santé publique.
Un mois et demi passait et, le 27 août, la compagnie recevait par fax l'arrêté de la préfecture :
"Considérant que le contenu de la pièce, la violence des dialogues que devra dire l'enfant et la morbidité de la scène dans laquelle elle joue sont de nature à porter atteinte à la santé et à l'équilibre psychologique de l'enfant, l'autorisation est refusée." 
Dans un autre document joint en copie, le médecin inspecteur de santé publique formulait un avis défavorable en ces termes: "En vertu de l'article R7124-5 du code du travail, la santé de l'enfant, acteur de la pièce doit être sauvegardée du point de vue psychologique et de sa moralité. Le scénario de la pièce et la nature des dialogues laissent apparaître une violence ainsi qu'une perversité sous-jacente, de nature à mettre en difficulté psychologique une enfant de 10 ans."
Le 31 août, Pascale Henry, metteur en scène, déposait un courrier demandant un recours à cette décision. Le 13 septembre, elle recevait le courrier de convocation pour une réunion le 23 septembre... L'arrêté préfectoral interdisant de fait à la jeune comédienne de poursuivre les répétitions, les premières représentations ayant lieu les 6, 7, 8 octobre à Andrézieux-Bouthéon, Pascale Henry était contrainte de modifier sa ligne artistique et d'engager une comédienne adulte pour tenir le rôle de Joan enfant.
Dans un courrier à la commission "emploi des enfants dans le spectacle", les parents de l’enfant avouent ne pas comprendre qu’un médecin stigmatise "la moralité" d’une pièce de théâtre. Ils rappellent que l'article 371-1 du code civil stipule que l’autorité parentale appartient "aux père et mère jusqu'à la majorité ou l'émancipation de l'enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne""Nous sommes choqués de comprendre de fait que la santé mentale de notre enfant n’est pas de notre ressort mais d’une commission qui édicte sans apporter aucun élément, aucune argumentation, pour justifier son arrêté. Sur le fond comme sur la forme, nous sommes surpris de cette décision brutale qui nous semble appartenir à une autre époque où les livres, les pièces de théâtre, la culture étaient aux mains de commissaires d’Etat, fussent-ils du peuple " écrivent-ils, regrettant que leur fille ait été privée de la totalité d’une expérience théâtrale qu’ils jugent "extrêmement enrichissante".
Finalement, le 28 septembre , la préfecture revenait sur sa décision. Trop tard !
La pièce Far away de Caryl Churchill avait été créée en Angleterre en 2001 avec, dans le rôle de Joan, une enfant. C'était aussi le cas à la création en France, aux Bouffes du Nord, dans une mise en scène de Peter Brook. C'était en 2002. Il y a 8 ans,  une autre époque!


Commenter cet article