12 avril 2011: Vers le retour du délit de blasphème? (Avignon)

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Andres Serrano - Piss Christ

 

"Piss Christ" (1987), oeuvre photographique d'Andres Serrano, est l'une des 150 oeuvres de l'exposition "Je crois aux miracles" qui se tient depuis le 12 décembre 2010 et jusqu'au 8 mai 2011 à la collection Lambert  en Avignon. C'est cette image que le galeriste a choisi d'utiliser comme visuel sur ses dépliants, ses affiches, sur son site pour annoncer la manifestation.
Faite en 1987, la photo représente "un Christ en croix, baignant dans une lumière teintée de rouge et de jaune". Selon Daniel Girardin et Christian Pirker, pour réaliser l'oeuvre, Andres Serrano aurait utilisé un bac transparent "contenant vraisemblablement son urine et du sang de vache" dans lequel il aurait plongé un crucifix en plastique.
L'oeuvre avait déclenché, par le passé, des polémiques. Aux États-Unis, en 1989, des milieux conservateurs avaient protesté contre l'aide financière  apportée par le gouvernement à l'artiste, puis, en 1993, remis en question l'acquisition de "Piss Christ" avec des fonds publics. En Australie, en 1997, un exemplaire avait été vandalisé par un homme puis complètement détruit à coups de marteau par deux adolescents à la National Gallery of Victoria.
Jusqu'à maintenant, l'oeuvre avait été montrée en France, à plusieurs reprises "sans susciter de réactions" (La Croix, 11-04-2011): en 2007, à Avignon (dans la collection Lambert) et à Lille (dans la collection Pinault, au Tri postal), en 2008 à Beaubourg (Exposition Traces du sacré). On avait pu la voir aussi en 2009 à la Bibliothèque Nationale de France dans le cadre de l'exposition "Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie" ... et à Noël 2010, dans la gare de Lyon où elle était reproduite sur de grands panneaux publicitaires annonçant l'exposition "Je crois aux miracles".
Aujourd'hui, il semblerait que l'ambiance ait subitement changé...

Le 4 avril, le site des Inrocks se faisait l'écho d'une pétition "pour l'honneur de la croix" provenant de l'Institut Civitas. Cette association catholique prônant "la restauration de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ” énonçait trois revendications: "Faire retirer la photo blasphématoire de cette exposition et interdire toute présentation publique en France, en raison de son caractère provoquant et discriminatoire envers les chrétiens. Faire enlever et détruire tous les supports de communication utilisant cette photo. Faire stopper tout financement public et privé de cette exposition."
 
Jeudi 6 avril, dans une dépêche intitulée "L'Église demande le retrait d'une photo exposée à la collection Lambert", l'AFP Marseille relayait un communiqué de l'archevêché d'Avignon. L'archevêque d'Avignon, Apt, Carpentras,  Jean-Pierre Cattenoz, reprenait officiellement la première demande de l'Institut Civitas et justifiait ainsi sa démarche: "Je me dois d'alerter publiquement les autorités de mon pays qui se targuent avec beaucoup de gesticulations de défendre une laïcité positive". Quelques semaines auparavant, La Provence  ("Jusqu'où ira Mgr Cattenoz?", 27-02 2011)  et  Témoignage chrétien (7 -02- 2011) se faisaient l'écho des réactions de nombreux catholiques en désaccord avec "un prélat jugé autoritaire et dont les choix pastoraux (...) choquent… et vident les caisses." De son côté, le site Golias avait titré  "Mgr Cattenoz en osmose avec le Front national" (08-10-2010) après la publication sur un site de la photo de l'homme d'église en compagnie du responsable vauclusien du FN.

Jeudi 7 avril, l'AGRIF - connue pour ses procès contre  Paul Giniewski et Le Quotidien de Paris, Charlie Hebdo, Aides (affaire de "la Sainte Capote")  - annonçait qu'elle avait demandé à ses avocats  d'engager des poursuites pénales contre "cet acte de racisme visant  les chrétiens au coeur même de leur foi".

Vendredi 8 avril, Civitas signalait sur son site que Jean-Marc Nesme, député-maire de Paray-le-Monial, membre du collectif des parlementaires UMP pour la liberté d'expression, demandait au ministre de la culture et de la communication, Frédéric Mitterand, de "bien vouloir examiner la requête de très nombreux croyants qui exigent le retrait de cette oeuvre ainsi que de tout support de communication en faisant la promotion." Sa réponse est attendue.

Samedi 9 avril, un vingtaine de personnes priait à genoux dans la rue devant l'entrée du musée. Dans l'assistance, on notait les présences  de Marie-Odile Rayé, conseillère régionale du Front National et de l'abbé Régis de Cacqueray, supérieur du district de France de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X, fondée en 1970 par Mgr Lefebvre. (Le Dauphiné - Vaucluse, 10-4-2011).

Alors que l'exposition "Je crois aux miracles" a commencé depuis plus de trois mois, cette  poussée de fièvre avignonnaise est-elle provoquée par la proximité de la Fête de Pâques ? On peut noter qu'elle survient entre le jour du débat organisé par le gouvernement sur la laïcité et l'islam (5 avril) et l'entrée en vigueur de  la loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public (11 avril). Faut-il y voir une stratégie délibérée d'une partie de l'Église catholique qui estime que l'opinion est mûre pour que soit introduit dans la législation un délit d'injure aux croyants, que soit rétabli le délit de blasphème ?

Exposition "Je crois aux miracles - 10 ans de la collection Lambert", 5 rue Violette, Avignon (jusqu'au 8 mai 2011)

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