24 mars 2010: Ernest Pinard ou la censure des Lettres sous Napoléon III

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Livre E. Pierrat

Dans son dernier livre, Emmanuel Pierrat (Prix Tartuffe 2008) revient sur trois procès dont furent l’objet, successivement  la même année, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Eugène Sue. En 1857, chacun de ces trois auteurs  eut l'un de ses livres attaqué à Paris par le même homme: le procureur de l’Empire, Ernest Pinard (1822-1909).
En février 1857, Flaubert est poursuivi à cause de son “scandaleux” premier roman, Madame  Bovary, dans lequel il raconte “complaisament”  les aventures adultérines d’une femme de médecin, qui finit par se suicider. Le fils de bonne famille qu’est Flaubert sera acquitté, grâce à la plaidoirie de son excellent et influent avocat, Me Jules Senart, ancien président de l’Assemblée constituante, ancien ministre de l’Intérieur.
En août 1857, Baudelaire est condamné pour “atteinte à la morale publique et aux bonnes moeurs”. Son recueil de poèmes Les Fleurs du mal  sera expurgé de six pièces: Les Bijoux, Le Léthé, Lesbos, les Métamorphoses du vampire, Femmes damnées, À celle qui est trop gaie. Le poète devra s’acquitter d’une amende 300 francs; ses éditeurs Auguste Poulet-Malassis et Eugène De Broise seront condamnés à une amende de 100 francs. Comme le remarque Emmanuel Pierrat, il faudra attendre 1946 pour que l’idée d’un texte législatif permettant la révision des procès littéraires soit reprise par le député communiste Georges Cogniot. Un texte de loi est adopté le 25 septembre 1946 et le 31 mai 1949,  la Société  des Gens de Lettres obtient l’annulation du jugement de 1857: après 92 ans de purgatoire, les six poèmes sulfureux sont autorisés à la publication. Le 3 août 1948, la justice avait condamné le roman de Boris Vian J’irai cracher sur vos tombes et le 16 juillet 1949 naissait la loi sur les publications destinées à la jeunesse, nouveau système de censure encore en vigueur aujourd’hui.
La troisième affaire, la moins connue, n’est pas la moins révélatrice. En septembre 1857, ce sont Les Mystères du Peuple ou Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges d’Eugène Sue qui font l’objet d’un réquisitoire de Pinard. L’auteur étant mort depuis le 3 mai, ce sont le propriétaire de l’oeuvre, son éditeur et  son imprimeur qui sont sur le banc des accusés. Ils vont être lourdement condamnés: 1 an de prison et 6.000 francs d’amende pour Maurice Le Châtre, 2 mois de prison et 2.000 francs d’amende pour Chabot, 1 mois de prison et 1.000 francs d’amende pour la veuve Dondey-Dupré. Le tribunal ordonne la destruction des clichés et de tous les exemplaires de l’ouvrage condamné notamment pour “attaque contre le principe de la propriété”, “excitation à la haine et au mépris du gouvernement”  “outrage à la religion catholique” “apologie de faits qualifiés de crimes ou de délits”... En exergue de chaque volume, Eugène Sue écrivait: “Il n’est pas une réforme sociale, politique et religieuse que nos pères n’aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur sang, par l’insurrection.”
Six ans après le coup d’État, par ces trois procès, le pouvoir napoléonien montre sa volonté d’attaquer systématiquement toutes les oeuvres qu’il considère susceptibles d’affaiblir “le sentiment religieux, le sens moral, l’esprit patriotique”. En récompense de ses bons services, Ernest Pinard sera décoré de la Légion d’honneur en 1858. Nommé ministre de l’Intérieur en 1867, il se fera encore remarquer en s’opposant à l’érection d’une statue de Voltaire et en faisant condamner le journaliste Henri Rochefort, directeur de La Lanterne.
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